Le syndrome du fauteuil éternel
Pourquoi les dirigeants africains s’accrochent-ils au pouvoir comme des naufragés à une planche ? Pourquoi cette incapacité chronique à respecter les constitutions qu’ils ont eux-mêmes façonnées ? Ces textes sacrés de la République, souvent nés dans le sang, l’espoir ou la compromission, sont systématiquement piétinés dès lors qu’ils menacent l’avenir politique de ceux-là mêmes qui les ont portés. Est-ce la peur de rendre des comptes ? Ou l’angoisse de finir comme Nicolae Ceaușescu, fusillé dans une cour de caserne par ceux qui scandaient jadis son nom ?
L’Afrique est le théâtre d’un paradoxe démocratique permanent
Les urnes sont célébrées, mais jamais honorées. Les alternances sont promises, mais toujours différées. Les constitutions sont sacralisées, puis retouchées à coups de ciseaux présidentiels. En vérité, le problème n’est ni juridique, ni culturel. Il est psychopolitique.
La peur du jugement
À la racine de cette boulimie de pouvoir, il y a d’abord la peur panique de devoir rendre des comptes. Nos présidents ne sont pas des hommes politiques : ce sont des gestionnaires de dynasties, des patrons d’empires claniques, des garants de pactes mafieux. Quitter le pouvoir, c’est ouvrir la boîte de Pandore : audits, commissions d’enquête, procès internationaux, et peut-être la prison. Quand le fauteuil est un parapluie judiciaire, le quitter devient un suicide. Alors ils s’accrochent. Jusqu’à l’absurde.
« En Afrique, la fonction présidentielle est l’unique assurance-vie. Elle protège des crimes économiques, des abus de pouvoir, des fraudes électorales, et parfois même des meurtres. Le pouvoir devient donc une question de vie ou de mort, au sens littéral. »
L’ombre de Ceaușescu, ce dictateur roumain abattu en 1989 après un simulacre de procès, plane sur tous les autocrates. Ils l’ont vu, ce vieillard hagard, aux côtés de son épouse Elena, se faire renverser par un peuple qui, la veille encore, applaudissait mécaniquement ses discours. Ils savent combien le pouvoir est cruel quand il vous quitte.
L’histoire de Kadhafi, lynché dans un fossé, celle de Blaise Compaoré, chassé par les flammes de l’insurrection, sont gravées dans leur subconscient. La chute n’est jamais douce. Elle est brutale, humiliante, irréversible.
La Constitution, un chiffon de papier
Il est une constante : en Afrique, la Constitution n’est qu’un outil d’usage politique, un texte malléable, taillable et corvéable à merci. Elle est vantée comme le socle de l’État de droit, mais utilisée comme marchepied pour l’État de ruse. Lorsque le texte dit « deux mandats », l’interprétation devient un jeu de mots. « La nouvelle Constitution remet le compteur à zéro », expliquent-ils, dans un cynisme déconcertant.
Ainsi, les troisièmes mandats se maquillent en « premiers », les référendums deviennent des mascarades, et les peuples, lassés, se résignent ou explosent. La règle n’est pas la norme, mais l’exception constitutionnalisée. À quoi bon faire voter les peuples, si c’est pour trahir leur vote dès le lendemain ? Pourquoi convoquer la souveraineté populaire, si c’est pour la manipuler à coups de slogans vides et de promesses déjà trahies ?
Le pouvoir, une drogue dure
Au fond, l’attachement viscéral au pouvoir relève d’une pathologie. C’est une addiction. Le cortège présidentiel, les applaudissements serviles, les chaînes de télévision aux ordres, les détournements impunis, les « Excellence », les honneurs, les privilèges… Comment abandonner cette jouissance ? Comme tout toxicomane, le chef d’État africain en fin de mandat est un homme en manque, en crise de sevrage institutionnel.
Et pourtant…
Des exceptions existent. Nelson Mandela a montré la voie. Jerry Rawlings, malgré ses débuts sanglants, a fini par passer la main. Mahamadou Issoufou, au Niger, a quitté le pouvoir selon les règles du jeu. Mais ces figures sont des mirages dans un désert de démocraties avortées.
L’Afrique n’est pas condamnée
Il faut arrêter de chercher des excuses culturelles ou historiques. Le peuple africain sait voter. Il sait défendre sa dignité. Il a juste en face de lui des professionnels de la confiscation, aidés par des armées loyales non à la nation, mais aux caisses du palais. Tant que le pouvoir continuera d’offrir l’impunité totale, l’argent facile et le contrôle absolu des institutions, la tentation de l’éternité continuera d’habiter nos présidents.
Il ne faut pas seulement des constitutions. Il faut des contre-pouvoirs, une justice indépendante, une société civile forte, des citoyens éveillés. Il faut, surtout, désacraliser la fonction présidentielle. Un chef d’État n’est pas un messie. C’est un employé temporaire du peuple. Jusqu’à preuve du contraire.
Sinon, le fauteuil deviendra cercueil. Encore.
